Au-delà du genre

19 février 2022

Au-delà du genre

Il y’a exactement deux ans, j’étais dans ce pays, cette ville lumière, cette même pièce, avec elle. Allongée sur le matelas de cette chambre d’hôtel aux relents nostalgiques, à Paris, je ressasse les évènements qui ont précédé notre rencontre et ponctué notre brève idylle.
Des images d’elle me martèlent l’esprit avec une cruelle envie de me faire ne pas l’oublier. Cette chère éditrice, aux traits si farouches et tendres à la fois, qui a su dissoudre ma timidité et mon tempérament réservé. Des bribes de scènes éculées me reviennent en mémoire, moments heureux où tout parut si simple et accessible, où je savourai la douceur du mot bonheur…

Il s’agit là de mes pensées les plus secrètes en ce qui la concerne, du pouvoir saisissant d’une personne, de l’emprise d’un être sur un autre. Discrètement, dans l’ombre d’une nouvelle interaction, s’était confectionnée la douce parure de mes penchants les plus purs et impensables alors jamais ressentis.
D’emblée, j’eus pour elle une admiration, une fascination telle que vint rapidement ce désir de la regarder sur un angle inédit que je n’appréhendais pas encore. Car au début, tout se dirigea naturellement vers le sentier de l’amitié, sentiment noble mais très peu violent pour satisfaire ma curiosité naissante, trop pressante.

Il aura fallu que je remporte ce prix littéraire pour être engluée dans les tumultes des lois aléatoires de l’attraction. Parmi les jurés composés de férus de littérature de l’Occident, je découvris celle qui avait émis cet éloge particulier à mon texte: Elodie Vanhaver.
Un voyage s’organisa rapidement: départ pour la France, contrat d’édition, publication en vue. J’étais excitée et assez effrayée. Je n’avais jamais quitté jusque-là le quai de la monotonie la plus stricte. Une nouvelle aventure s’annonçait avec ses vicissitudes.
Durant le trajet en avion, je regardais des images d’elle sur la toile, des interviews, des apparitions en public. Tout chez elle m’émerveillait; du son de sa voix tranquille et imposante, à ses gestes exquis et inconscients du pouvoir d’inclinaison qu’ils procuraient.
À mon arrivée, deux hommes vinrent m’accueillir à l’aéroport et me firent visiter les locaux du lieu d’édition où on allait tous travailler. Ils me déposèrent ensuite à cet hôtel où je devais loger pour mon séjour d’un mois.

Le lendemain, à mon réveil, je fis des pas nonchalants pour aller ouvrir la porte de ma chambre quand on sonna fort. Juste dans l’entrebâillement que j’effectuai, je vis une femme resplendissante et bien apprêtée qui exhalait une odeur de lavande.
Elle me prit immédiatement dans ses bras, sans gêne, et me fit une bise sur la joue avec une tendresse infinie en me souhaitant la bienvenue, c’était Elodie. Elle était là, devant moi, plus réelle et vraisemblable que dans mon imagination. Je balbutiai quelques mots de malaise pour lui répondre et elle fonça droit dans le salon pour m’intimer de me préparer rapidement à décoller pour l’agence.
Quinze minutes après, nous étions toutes deux dans un taxi et elle parlait volubilement de mon manuscrit lauréat dont elle était encore sous le charme. Subjuguée, je la scrutais sans réellement écouter ses propos qui ne me tenaient pas autant en haleine que sa splendide personne.

Elle était magnifique dans sa robe de velours à manche longue qui mettait en valeur sa taille mince et ses formes parfaites. Ses cheveux lâchés, d’un châtain assez blafard ondoyaient pourtant d’un éclat concret. Élodie, après vérification sur le web, avait quarante ans. Ce qui ne se remarquait pas réellement car aucune ride perceptible n’était venue balafrer son édifice facial immaculé. C’était la première fois que je me prenais à détailler une femme avec plus de pensées et jugements que nécessaire.

À destination, on fut vite propulsées à l’intérieur des bureaux où toute l’équipe était déjà présente. En manager patenté de la foule, Elodie tint le discours principal des tâches déferlées à chacun. Elle mentionna bien que je serai présente à chaque processus et aussi le plus important, qu’elle travaillerait quelques fois avec moi, en tête à tête.
À ces mots, j’eus comme un pincement de joie dans le cœur. Exaltation et appréhension mêlées. L’idée de me retrouver seule à seule avec elle m’enchanta au plus haut point et mon impatience m’alarma; non d’un danger mais d’un sentiment sourd m’insurgeant.

Un soir, le moment tant voulu se manifesta. Elle m’invita chez elle pour travailler parce qu’elle ne pourrait pas passer à l’atelier. Elle vivait dans un grand appartement dans le 16e où c’était très chaleureux et spécialement bien rangé.
À l’intérieur, j’aperçus une paire de chaussures d’hommes dans un recoin. Peut-être avait-elle un mari ? Un petit ami ? Je ne savais rien de ses amours évidemment. On n’était pas assez proches pour en parler et de plus, je n’aurais rien eu à dire en retour. Je n’avais jamais eu aucune expérience.
Elle me servit un verre et s’installa sur le sofa avec des livres en main et une ébauche du mien. Elle m’enjoignit de la rejoindre près d’elle. J’étais assez timorée mais terriblement tentée; je m’exécutai. Elle dégageait encore cette senteur de lavande et d’une eau de colonne très parfumée. Elle sortait probablement de son bain.

Elle parlait beaucoup; des passages à rectifier, de mots à remplacer, du sens un peu ambigu et inadéquat de certaines de mes phrases. Je l’entendais déblatérer sans rien écouter comme d’habitude. Je me laissai bercer par le son de sa voix.
Je me pris à rêver, vivant ensemble, étant les meilleures alliées du monde; moi écrivant des romans à succès et elle les publiant. Une vie parfaite. Malheureusement, toute la soirée s’articula autour du manuscrit et se termina sans rapprochement étroit.

Une énième retrouvaille se produisit plutôt dans ma chambre d’hôtel pour varier, durant laquelle je décidai, assurée, que les choses devraient avancer. Elle avait éveillé des aspects rebelles et libres de mon être. L’affirmation de ce désir dans mon esprit apparut comme un évangile prêt à être entendu.
Elle était là, assise, trônant majestueusement dans mon canapé. Je m’approchai d’elle, lentement, avec toute la force de ma conviction. Je lui retirai ses lunettes de lecture et lui déclarai avec candeur, sa beauté enivrante et mon irrépressible attirance pour elle. Je l’embrassai.
Elle ne me rejeta pas, mais ne me rendit non plus mon baiser. Ses yeux étaient fermés, les miens grands ouverts. Je voulais tout voir, tout contempler d’elle. Tout ressentir de cet instant langoureux qui semblait être mirobolant.
Elle se redressa soudain et prit le dessus, elle me rendit passion pour passion. Je restai ahurie devant sa subite prise de position décomplexée. Quelques instants après, elle se détacha doucement de notre enlacement et me caressa la joue.
-Tu es vraiment une adorable personne Romane, me lança-t-elle.

Et dans un assaut renouvelé, Elodie et moi avions poursuivi nos émois partagés dans une étreinte absolue : c’était des gestes qui se répondent, des phrases qui se joignent, des peaux qui se mêlent. Durant cette nuit-là qui fut la seule avec mon éditrice, je découvris pour la première fois l’amour.
Jamais, au grand jamais, je n’aurai pensé le trouver dans ces rangs-là. Élodie fut le déclic d’une remise en question cruciale sur ma perception normée de l’attirance, parce qu’on s’était aimées un instant, au-delà du genre.

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