Film coup de coeur de 2024: L’innocence (Kaibutsu) de Hirokazu Kore-Eda
Dans son dernier long-métrage valorisé par plusieurs distinctions, le cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda prend à nouveau l’itinéraire des compartiments familiaux pour développer ce thème marquant de sa filmographie.
Mais cette fois-ci, il va se lancer dans une exploration intime du mal-être soudain et incompréhensible d’un jeune garçon.
Avec une approche complexe mêlant thriller policier, drame haletant et puzzle à reconstituer, le réalisateur d’une affaire de famille gratifié d’une palme d’or au festival de Cannes 2018, invite le public à rester attentif quant au déroulement imprévisible du scénario. Il faudra attendre la troisième et dernière partie du film avant que ne se résolve le poignant énigme des revers d’expression du protagoniste de 10 ans, Minato.
Une intrigue segmentée en perspectives particulières
Minato Mugino vit en province en compagnie de sa mère avec qui il évolue uniquement depuis peu, suite au malencontreux décès de son père. Immergé dans un cadre monoparentale où sa maman soudainement veuve prend désormais soin de lui toute seule, Minato expérimente en aparté des tumultes récents qui échappent à cette dernière, absorbée et submergée par son emploi dans un pressing.
A travers cet aperçu léger décliné d’entrée de jeu, le film va ensuite mettre en avant une façon protocolaire de décrypter les changements d’attitude de cet enfant. Prenant tour à tour des panoramas selon sa propre vision et celles de deux personnes cruciales de son entourage, on va se pencher par le biais de ces personnages clés sur l’élucidation de cette transformation qui constitue l’essence même de l’histoire.
Points de vue de la mère
Minato est scolarisé en 5e année (CM2) dans une école primaire de leur petite banlieue. Un soir, il perd une basket en rentrant des cours. Sa mère, Saori Mugino, s’en aperçoit rapidement en revenant du travail et laisse le débat en suspens devant la réticence de son fils à lui donner des explications crédibles.

Un autre jour, après des commérages au boulot avec une de ses collègues qui lui racontent l’escapade des professeurs de l’école primaire pour fréquenter le bar à hôtesse tout proche qui a été incendié, Saori revient à la maison et remarque des cheveux sur le sol de la douche.
Minato s’est coupé quelques mèches et explique à sa mère qu’il s’agit d’une requête expresse de son école. Celle-ci quand bien même très dubitative, laisse couler et n’embête pas davantage son fils.

Les choses s’enveniment lorsqu’un soir, constatant l’absence de son fils, elle le retrouve après un moment de recherche dans un tunnel ferroviaire abandonné et le ramène en voiture à la maison. Au retour, dans le véhicule, Minato ouvre la portière et s’échappe brusquement puis se retrouve aux urgences pour des examens liés à son état accidenté.

Blessé mais exempte de graves séquelles, il confie à sa mère sur le chemin du retour avoir »un cerveau de porc ». Choquée, la maman qui reçoit comme instigateur de cette insulte le professeur de Minato, Mr Hori, persuade son fils d’être tout à fait normal et s’en va à l’école le lendemain confronter l’administration.
Elle essuiera un échec dans sa tentative d’obtenir des informations sur les insultes et traitements abjectes de l’enseignant qui ne manque pas d’accuser à l’inverse Minato d’être plutôt un harceleur. La nouvelle révélation fige la mère qui défend son fils mais se sent abasourdie.

Elle se rend par la suite chez l’élève harcelé en question, Yori Hoshikawa, et retrouve à l’entrée de son habitat, l’autre pied de basket paumée de Minato. Yori lui confie l’avoir reçue de ce dernier et certifie même être ami avec lui. Désorientée et confuse, Saori perçoit une brûlure sur l’avant-bras droit de l’enfant et s’en inquiète car elle a découvert plus tôt, un briquet dans la chambre de Minato. Elle semble croire que Yori lui raconte des mensonges et est peut-être effectivement maltraité par Minato.

Cette première partie s’achève sur Saori qui quelques jours suivant cet échange avec Yori, remarque que Minato a disparu en pleine tempête en laissant les fenêtres de sa chambre grandement ouvertes. Sur le sol où ont été éparpillées des feuilles par un vent impérieux, elle considère un dessin lugubre où est inscrit le mot »monstre » signifiant Kaibutsu en japonais.

Point de vue du professeur de primaire
Monsieur Hori, l’enseignant de Minato est d’apparence un homme sérieux. Une plongée dans sa vie intime le précise lorsqu’on entrevoit sa vie rangée près d’une petite amie un peu baroque qu’il aime beaucoup -mais qui plus tard le lâchera quand même- et surtout lors du flash back d’ouverture de cette séquence sur un premier événement assez important qui prouvera son honnêteté et sa rigueur. Sans toutefois empêcher que cela ne l’empêtre dans un malentendu qui précipitera son déclin professionnel.

En effet, au tout début de cette seconde partie, le professeur absent de sa classe pour quelques instants, revint déboussolé en observant Minato en train de piller les affaires de ses camarades. Surpris, il essaie de maîtriser l’élève et par mégarde le frappe d’un coup de coude au nez.
Mr Hori s’excuse de son geste intempestifs mais ne demord pas d’exiger à Minato de se repentir auprès de ses camarades. Ce que le garçon fera timidement.

Des jours plus tard, Monsieur Hori constate qu’un autre de ses élèves, Yori Hoshikawa, est régulièrement violenté par ses camardes car il assista à trois reprises à des désagréments où le petit perdit ses chaussures jetés à la poubelle, se fit bousculer à l’entrée de l’école ou encore fut barricadé dans les toilettes bloquées de l’extérieur.
Minato qui à chaque fois se trouvait toujours flanqué dans les parages lors du harcèlement de Yori, et en plus avait fait preuve d’excès de débordements précédemment, devint le principal coupable aux yeux du professeur.

C’est là que le spectateur peut saisir plus clairement l’assurance avec laquelle Mr Hori désigna le garçon comme harceleur quand il fut convoqué par la direction de l’école auprès de sa mère venue se plaindre.
Mais de plus en plus inquiété par les misères de Yori se renouvelant, Mr Hori se rendit chez le père du petit garçon qui le reçut avec bienveillance.
Cependant, celui-ci se montra ouvertement honteux et cruel envers son fils qu’il dénigra sans scrupules, en arffirmant vouloir le guérir totalement d’une maladie faisant de lui un monstre au »cerveau de porc ».
Le professeur chamboulé ne comprit pas comment un père pouvait médire de son propre enfant, et surtout pourquoi cette expression ressassée par Minato qui l’en avait accablé, était utilisé dans la bouche du papa indigne de Yori.

Cette seconde partie se conclut sur une scène durant laquelle Monsieur Hori qui après avoir déniché une feuille de papier contenant les deux prénoms de ses élèves, Yori et Minato, se rend avec précipitation à la maison de ce dernier en pleine tempête pour lui faire comprendre qu’il sait tout sur ce qui lui arrive.

Point de vue de Minato comme demeure de résolution
Dans le rôle de Minato Mugino, l’acteur Soya Kurokawa se démarque pleinement en nous maintenant troublé autant qu’il l’est par une circonstance inconnue qui semble lui poser des problèmes.
Son camarade en question, Yori Hoshikawa campé par le jeune acteur Hinata Hiiragi, joue adroitement cet enfant traumatisé et aliéné dans son identité par un père machiste qui semble ne pas aimer ses manières trop délicates voire efféminée.
Supposément perçus comme bourreau et victime dans les deux précédents regards de la mère et du prof, on notifie soudainement qu’il réside entre les deux bambins une interaction particulière jusque-là dissimulée de tous, et que seule cette troisième partie vue par l’œil de Minato révélera sous un angle précis.

Commenter ce dernier arc serait dévoiler trop de détails qui pourraient divulgâcher facilement le mystère qui se cache derrière l’irritabilité constante d’un enfant en proie à un monstre intérieur. Ce monstre en lui qui à posteriori est loin de revêtir cette facette. Une occasion pour vous de vous en rendre compte en regardant le film !
L’innocence de son titre Japonais original Kaibutsu, est sortie au Japon le 2 Juin 2023. Il a été présenté en compétition à la 76e édition du festival de Cannes durant lequel il obtient deux récompenses dont la Queer Palm et le prix du scénario attribué à Yuji Sakamoto.