Ces mains
Il y’avait quelque chose de simple dans ses gestes, d’envoûtant, et surtout d’insondable. Cela venait de ses mains.
Dans l’extrémité de ses avant-bras, résidait tout l’énigme de splendides mouvements lents, fluides, délicats; de gestes communs qui paraissaient désormais cruciaux.
Elle agissait comme si elle ne s’en rendait pas compte, comme si ses actions se limitaient à sa seule volonté de les accomplir, machinalement, sans un élan de perfection, qui pourtant était toujours atteinte.
Tout chez elle se reflétait comme un processus négligé et acquis; dans une tasse de café portée avec nonchalance à ses lèvres, dans une page tournée distraitement, dans une caresse molle de ses jambes douloureuses après une dure journée de travail, comme je me l’imaginais.
Tout pouvait être deviné à l’avance sans qu’on n’ait à se féliciter d’une prouesse de devin. Dès le début de chaque acte, on pouvait prédire ce qui s’en suivrait. Et même avec cette vérité, elle réussissait à nous surprendre, nous captiver, à dépareiller nos attentes. Elle avait ce pouvoir. Ses mains avaient ce pouvoir: doux mystère de l’apprivoisement et de l’éblouissement des sens.
Je la regardais tourner les pages du journal, guettant chaque doigt voluptueux glisser sur chaque phrase, se délecter de chaque mot, en aspirer le sens profond qui mourrait dans ses yeux et laissait place à la page suivante. C’était magique, magnifique, un spectacle réjouissant. Si elle savait ce que je pensais d’elle, peut être arriverait elle à mieux me comprendre. Elle ne me voyait qu’uniquement par mon diagnostic, une schizophrène.
Je le lisais à sa façon de fuir mon regard et de le cacher derrière le journal.
Je lui tendais la main des fois pour une salutation furtive le matin quand elle arrivait dans ma chambre, et elle se dérobait à chaque fois en essayant de me rasseoir de la chaise d’où je m’étais échappée. C’était pour moi un moment dur. Je n’avais jamais eu l’occasion d’effleurer ses longs doigts, où même un quelconque morceau de sa peau. Le seul contact qu’on ait jamais eu était au moment de mes piqûres.
Des tranquillisants et neuroleptiques qui m’empêchaient de trop m’emouvoir sur ma vie, de trop délirer, trop radoter. Et durant ce seul moment, elle portait des gants. Et je n’avais dès lors accès qu’indirectement à elle, et à ses mains.
Elle se demandait sûrement pourquoi je les fixais ainsi à tel point qu’elle me rassurait toujours avant chaque acte médical: »ne vous inquiétez pas mademoiselle, cela ne fera pas mal, et vous vous sentirez beaucoup mieux. »
Oh mais je ne m’inquiètais pas. La seule inquiétude qui taquinait mon être, c’était de savoir si un jour ces gants, cette barrière, disparaîtrait et me laisserait enfin la toucher, pour de vrai. L’humanité toute entière se sentait bafouée par tant de proximité distancée…
Dans un hôpital psychiatrique, on a pas forcément droit à l’empathie des jeunes infirmières qui ont peur d’être attaquées par des décérébrés. J’avais conscience que quelque chose n’allait pas chez moi et c’est bien pour cela que j’avais atteri ici. C’était des hallucinations permanentes et des cauchemars incessants qui m’avaient empêché de vivre ma vie d’étudiante en toute liberté. Au début de ces troubles, j’avais pensé juste être sujette à des sautes d’humeur, fluctuations qui devenaient fréquentes. Et de plus en plus, j’avais commencé à voir des gens de trop, à entendre des bruits, et entrevoir les mêmes images désagréables le soir en dormant.
En fin de compte, après l’avis d’un psychiatre, j’ai fini ici. Il s’agissait de schizophrénie associée à des troubles maniaco-dépressifs.
De me voir entre les quatre murs de ce lieu austère et livide, mes parents en étaient soulagés, débarrassés d’un fardeau qui les embarassait en société. Qui veut d’une timbrée qui sursaute et hurle quand un téléphone sonne, ou qui vous oblige à laisser les portes de la maison ouverte toute la nuit par peur de suffoquer? Personne.
Ils s’étaient vite lassés de moi, d’abord ma mère et ensuite mon père. Leurs visites s’espacaient de plus en plus. Quoique je ne me souvienne jamais avoir vu mon père. Ou peut être que si, les médicaments m’etourdissent tellement que je peine à rétablir l’exactitude des instants. Il ne me restait plus que mon frère cadet qui prenait assez régulièrement de mes nouvelles, il était très gentil même s’il savait pertinemment que rien ne serait facile.
Ce n’était pas de ma faute. Si j’étais devenu comme ça, c’était à cause du stress de la vie et de ses rêves incohérents qui me devastaient l’esprit. La nuit ici, ces rêves persistaient, toujours identiques.
Je voyais des mains, de grandes mains poilues, chaudes, qui me parcouraient le corps, et je n’aimais pas ça. J’essayais de les éconduire mais elles étaient fortes, puissantes, exigeantes, conquérantes. À bout de force, elles avaient eu raison de moi. Elles traversaient des sentiers privés de mon corps et souillaient ma chair. Puis elles s’en allaient victorieuses et fières d’elle. Et après, je pleurais.
À la maison, quand tout cela a commencé, je faisais ces mêmes cauchemars qui semblaient plus concrets que dans ce repaire de névrosés. Et j’étais bien contente parfois d’être ici, loin de ma mère qui n’était pas l’exemple du réconfort ni de la maternité. Je n’étais pas non plus la fille qu’elle aurait voulu: un être plein de délicatesse, raffinée, tranquille et surtout féminine. Non, j’étais un garçon manqué pour faire court. Une fille abrupte et dénuée de ce savoir-vivre docile qu’ont les jeunes filles accortes.
Dès qu’elle s’en était aperçue depuis mon jeune âge, elle avait tout échafaudé pour me façonner une nouvelle identité, son identité à elle. Cela n’avait pas marché et mon père ne l’avait pas aidé. Cet homme calme, posé, aimant, altruiste, mais très distant pour l’éducation de ses enfants. Il laissait toute la charge à sa femme.
Aussi, ma mère n’avait rien pu faire quant à ma décision de partir de la maison à 18 ans pour vivre en coloc avec mon amie Léa, il y’a deux ans. Et elle avait alors tout compris de mes préférences. Dans la douleur et le dégoût. Il y’avait pour elle un désintérêt désormais totale pour ma personne.
C’est à cette période, durant ces mois qui ont précédé mon déménagement, que mes cauchemars ont débuté, et que je me rappelle ces images atroces d’étranges mains, chaque soir dans ma chambre.
Les mains de Lola l’infirmière, elles, ne me voulaient aucun mal. Elles étaient rassurantes, apaisantes, elles effacaient le côté sombre de ma vie.
Chaque matin, elle m’apportait mon déjeuner et s’asseyait pour me lire le journal pendant que je mangeais, très peu. Elle était apeurée que je lui fasse du mal mais je ne lui en ferai aucun.
Elle au moins, n’agissait pas comme ces mains de mes cauchemars.
Elle ne se glissait pas la nuit pour me maîtriser, et m’immobiliser. Elle ne me défaisait pas sournoisement les boutons et me retournait sur le ventre la tête enfoncée dans le lit sans que je ne puisse plus respirer. Elle au moins n’avait pas cette bague horrible à l’annulaire qui me marquait le cou et le rougissait à chacun de mes efforts pour me débattre. Lola, elle au moins avait des mains douces et bienfaitrices, et pas porteuses de malheur comme celles qui me hantaient la nuit.
Et ce matin encore, elle viendra me voir, avec son plateau portant mon déjeuner et me lira la petite poésie du journal écrite par un étudiant en lettre. J’étais tranquillement à la fenêtre, admirant le ciel azuré qui déclinait ses politesses matinales par un soleil étincelant. J’étais assise sur ma chaise, je n’avais plus besoin d’être face à la porte et scruter quand elle entrerait pour me servir. Je savais que Lola serait là comme à l’accoutumée. Dès que la porte s’ouvrirait ce serait elle. Il était 9h28, plus que deux minutes…
Dans un baillement, la porte laissa enfin pénétrer Lola et je restai scotché à la fenêtre sans me retourner pour la regarder. J’avais ce plaisir à l’entendre installer tous les couverts refusant volontairement de l’observer, et savourant à l’aveugle le bruit de porcelaine fragile qui se heurte délicatement à la table.
Elle déplia ensuite le journal et je sentis la chaise grincer signe qu’elle venait de s’y engouffrer. Avec un sourire je me retournai enfin. Mais à la grande surprise je vis, tenant fermement le journal qui cachait l’intrus, des mains. Ce n’etait pas celles de Lola. Et à l’annulaire il y’avait cette bague…dont la trace m’avait rougi le coup dans mes songes… Comment… était-ce possible ? Tout semblait si réel… Le journal masquait toujours la tête de celui qui le serrait, et quelques secondes après l’inconnu l’abaissa lentement.
-Alors petite décérébrée, je ne te manque pas trop?
-Papa…