Je me souviendrai de ma révolte

Article : Je me souviendrai de ma révolte
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3 septembre 2025

Je me souviendrai de ma révolte

Je ne peux pas raconter d’où je viens. J’ai tout oublié. Comme par un vœu inconscient de fuir la réalité dure que je perçois sans cesse par le biais de médiums et journaux télévisés. Il est tellement difficile d’aller en quête d’un passé rebelle quand l’horreur vécue vous dicte un repli impérieux loin des sentiers de vos souvenirs corrompus.

L’atmosphère terrible des rues d’Iran me fait frissonner de terreur. Et je me fige de ce calvaire cinglant des femmes martyrisés par un système contraignant. Sans cesse, mon cœur bat à toute allure et tremble d’effroi face au décor fracturé et tumultueux des rues investies par une population révoltée.

Fuir l’Iran

Nous sommes en Mars 2025. Et 5 mois après mon arrivée salutaire en France, je suis définitivement aux antipodes d’un rétablissement tangible. L’ombre menaçante du patriarcat iranien plane constamment sur moi alors que j’essaie de retrouver une once de sérénité morale.

Moi qui suis rescapée de ce territoire du Moyen-Orient sous écrin misogyne, je peine à faire refluer les souvenirs qui précèdent mon exil en terre européenne.
Chanceuse d’avoir été secourue de cet hôpital psychiatrique à Téhéran par ma tante Farida, je conserve des traces d’horreur dans mon ADN même si ma mémoire exacte me fait défaut. Je le sais car je capte à temps ponctuel des bribes de scènes éculées où je me revois torturée et remuée par des hommes chaque fois que je ferme les yeux.

Mes nuits sont devenues des instants difficiles, après et douloureux, durant lesquels mon sommeil requiert des somnifères et des masses de veillées tardives devant un écran qui ressasse des émissions enregistrées sur l’Iran.
Une routine nocturne à laquelle ne s’habitue pas mes cousins métissés de France et d’Iran, trop déconnectés du monde de la guerre et des répressions. Sans que je ne leur en veuille, je poursuis ma croisade contre les cauchemars qui baignent en surface de toutes mes nuits agitées.

Je ne pense pas réellement avoir tout oublié. Peut-être ai-je occulté volontairement ces derniers mois lorsque j’ai été extirpée de cette prison psychiatrique à Téhéran. Tout est encore plus confus d’avant mon départ de l’enfer iranien, quand on me signifie avoir mené la révolte dans les universités. Moi, sérieuse fugitive à qui on explique avoir exhalé une colère contre des surveillances surplombantes des hommes sur l’accoutrement des femmes.

Je suis loin de ma patrie dans un confort superficiel de réfugiée ayant été déportée in extremis par ses proches évoluant moins dangereusement en Occident.
Je vis désormais dans la banlieue de Seine-et-Marne en compagnie de la famille de ma tante Farida. Cette dernière qui avait fui l’Iran quelques années après la révolution de 1979 et la proclamation de la République islamique.

Tante Farida avait vite présagé le calvaire qui se déploierait par la suite comme cela était relayé actuellement dans les médias. Une dure réalité qui fit tomber nos libertés et les mit en péril certain.

Les gardiens de la révolution disséminent des lois d’airain et sèment la terreur au sein de la population. Les hommes et surtout les femmes sont pris à partis pour tout motif dérisoire que les milices jugent importants. Il n’ya plus aucune autonomie franche quand elle a été happée par les décisions arbitraires des affidés terribles du pouvoir religieux.

Mémoire diffuse

Toutes les informations que je possède sur mon pays me viennent d’une histoire politique glanée dans des livres et sur internet, mais qui ne me renseignent pas sur ce que j’ai clairement vécu. personnellement avant d’atterrir ici en France.
J’écoute l’actualité avec une attention particulière dans le but de me remémorer tout ce qui m’échappe.

Mes souvenirs s’arrêtent au moment où les protestations éclataient contre l’arrestation de Ahou Daryaei en Novembre dernier, à l’université d’Azad. La même que je fréquentais à Téhéran. Je ne comprends pas de quelle façon j’avais atteri dans ce centre psychiatrique duquel ma tante a réussi à me sortir au prix d’une négociation farouche d’après ses dires. Elle ne sait pas plus que moi comment j’y ai été calfeutrée.

Dans mes affaires retrouvées et qui ont été conservées, il y’avait mes papiers d’université et un petit carnet rouge qu’on me dit avoir tenu fortement sans ambition de m’en séparer. Chaque matin, je furetais dans ces notes pour essayer de savoir ce qui pourrait me rattacher à des détails avant mon hospitalisation à Téhéran.

Ce matin encore, je suis là, assise sur le perron de la demeure douillette de ma tante. Hagarde et nostalgique, j’observe les feuilles qui tournoient au rythme de ma mélancolie croissante.  Le printemps s’annonce en gaieté tandis que j’ai le cœur lourd de tous ces femmes qui survivent douloureusement là bas chez moi. Ces femmes à la résistance farouche dont j’en ai sûrement fait partie au vu de ces écrits qui semblent être miens.

À travers ceux-ci, ma mémoire clignote sans cesse entre le flash des atrocités qui veulent resurgir et le flou actuel  durant ces quotidiens en terre hospitalière hexagonale. Je ne détiens pour seule preuve de mon passé rebelle, que ces poèmes issus de ce carnet et rédigés par moi, supposément dans mes moments de tourmente. L’un d’eux qui inaugure la première page frappe mon attention car il représente le chaos des femmes iraniennes dans une narration juste que j’en ai faite:

 »Je viens d’une contrée où l’on arbore des voiles sans compromis,
Où les hommes se plaisent à nous voir soumises et avachies,
Je suis de ces filles persécutées qu’on traque sous motif d’une tenue stricte, Celles qui s’efforcent à défier le contrôle frustrant de ces bougres rigoristes.

Je viens d’une théocratie de bourrins flanqués d’un machisme odieux,
Où les diktats oppressent des femmes cibles d’un cynisme religieux,
J’ai l’allure d’une servante meurtrie par des injonctions sévères,
Mais qui s’emploie à lutter contre une police des mœurs insensées et délétères… »

Ces deux strophes qui datent de Septembre 2022 sont ceux que je pense avoir écrits quelques temps après la mort de Mahsa Amini. Je reconnais certainement ma main d’écriture soignée et mon nom signé à la fin qui justifie que j’en suis à l’origine. Et à côté de cette signature, il y’a ce slogan  »Femme, vie, rage, liberté » qui me rassure autant que maintenant avoir été mortifiée par le traitement morbide récoltée par cette étudiante de 22 ans décédée.

Croisade contre les femmes

Le voile est le principal nerf du conflit avec les femmes. Ce charmant bout de tissu autrefois plaisant est vite devenu symbole d’oppression et de soumission qui a fait levé une marée humaine furieuse de l’obligation exacerbée et violente de son revêtement. Les dames n’éprouvent plus l’envie de le revêtir avec engouement et zèle tant est qu’il ont dévié son port en dictature des mœurs.

Mahsa Amini, a soulevé le vent de protestation contre la théocratique après son décès du à celui-ci. J’ai entendu qu’en 2022 sa mauvaise allure lui a porté préjudice au point d’en avoir trépassé. Tel était le sort de celles qui ont par la suite défié la police des mœurs.

L’auteure amnésique d’une poésie d’opprimées que je suis, se rend compte à travers ses propres mots qui lui sont inconnus, comment étaient intactes ses sentiments avec ou sans clarté précise du carnage vécu.
Ce qui me frappa dans mes textes partiellement reconnus est la sensation d’une rédaction frénétique et tremblante de chaque mot qui se perçoit.
Comme si mon égo refoulé avait pressenti l’urgence de conserver chaque contour de mes émois déboussolés par cette tragédie afin qu’elle ne s’envole pas. La seule chose qui me semble familière et revigorante maintenant est la poésie. Elle est devenue l’exutoire salutaire dans ce pays hôte où j’apprends à revivre.

L’Iran n’est plus habitable avec légèreté, il n’ya plus qu’une flopée de survivants qui peinent à rester en phase avec la réalité.  Il n’ya plus d’espoir pour que je revienne là bas. C’est un enchaînement de victimes et de morts injustes qui pullulent dans ces parterres en désarroi.

Je pleure à chaque fois que des vidéos de femmes sont lâchés en train de résister et de vivre leurs derniers instants dans des centres médicaux psychiatriques comme celui où j’avais été parquée. Signe que la résistance a fait partie de mon histoire. Celle que je n’arrive pas à raconter.

Je suis toujours incapable d’invoquer en mon esprit ces persécutions qui ont déstabilisé ma vie et fait de mon pays un cheval de troie permanent pour les femmes. Mais je sais qu’avec la force mentale qui m’éperonne, je me souviendrai de ma révolte.

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