L’autofiction dans les romans : se raconter est-il une nécessité ?
De prime abord, parler de sa vie revient souvent à faire de l’ego trip qui est une démarche visant à s’exposer avec la conviction prétentieuse de se croire interessant et de forcément parvenir à captiver autrui. C’est un concept d’auto promotion particulièrement présent dans la musique rap mais aussi dans l’écriture où il prend ses marques avec des auteurs foncièrement meurtris.
Et dans ce contexte cible, dont la littérature contemporaine, l’ego trip serait le meilleur moyen pour le romancier d’exercer sur le lectorat, cette action de s’épancher avec ou sans filtre et d’apaiser chez ces lecteurs une forme de sentiment qu’est la curiosité contemplative.
Mais de nouveaux affects plutôt terribles quant à un sujet de narration personnelle loin de l’humeur joyeuse, pourraient prendre forme s’ils étaient embarqués dans le trafic d’une intrigue plutôt déstabilisante et qui hérisseraient le poil. À tel point qu’à la lecture, ces ressentis inattendus priveraient du choix de demeurer stoïques ou de satisfaire un voyeurisme plaisant sans enjeu utile comme initialement prévu.
Parler de soi dans un objectif précis
Parler de soi dans la littérature autofictive ou autobiographique n’est pas seulement une tactique narcissique de jeter la lumière sur notre cheminement. C’est aussi un moyen de revendiquer une vie hors norme, qui aurait été entachée par une tragédie qu’on a subie et qu’on aimerait faire découvrir subtilement à travers une écriture analysée de notre propre expérience navrante.
Je pense au prix Femina 2023, Triste tigre de Neige Sinno ou encore à L’inceste de Christine Angot. Ce sont deux drames incestueux causés par une figure paternelle et basés sur des faits réels.
Des récits intimes très durs qui demandent à mettre le pied à l’étrier sur des souvenirs qui blessent mais appellent à être racontées afin de saisir l’ampleur du problème traité et d’en soulever la mécanique pour épargner de prochaines victimes.
Certains passages du livre multi primé de Neige Sinno m’ont particulièrement marqués. Quand elle décrit son agresseur au début, elle précise que c’est une personne énergétique qui aimait reproduire des activités qui épuisent: « Il fait du ski, de l’escalade, il aime le travail dur, aller au bout de ses ressources, se dépasser. » Ensuite, elle dérive en prenant cette force comme un trait négatif qui définissait plutôt une personnalité féroce et colérique loin de l’image de l’homme fort et protecteur qu’il présageait.
Et ainsi, elle parvient délicatement à nous expliciter cette énergie comme le marqueur de possession dominante qui fut la clé motrice de l’acte en lui-même l’ayant intimement brisé.
« Ses mains sont fortes. Elles saisissent, elles caressent mais avec une sorte de rudesse, une caresse qui s’approprie, qui se fraie un chemin. »
J’ai apprécié cette évolution dans le portrait de son beau-père dont elle a été victime, un portrait qu’elle met en lumière par de petits détails anodins qui se révèlent le caractère malsain du sociopathe. C’est amené avec intelligence et l’on est encore plus glacé devant ce personnage abject qui a reussi à manipuler tout son monde.
Quand on lit l’écrivain Edouard Louis, dans son premier roman autobiographique En finir avec Eddy bellegueule, on constate que le ton est posé, il n’y a pas de précipitation dans l’écriture ni de rancune puérile qui imbiberait chaque paragraphe.
On ressent une reconstitution calme des faits, sans volonté de crier sa rage d’avoir souffert mais de narrer distinctement, de dire uniquement les ratages de son éducation. Il le fait toujours avec précision pour nous présenter l’environnement violent et voué aux inégalités sociales dont il a été issu :
« J’appréciais l’école. Pas le collège, la vie du collège : il y avait les deux garçons. Mais j’aimais les enseignants. Ils ne parlaient jamais de gonzesses ou de sales pédés. Ils nous expliquaient qu’il fallait accepter la différence, les discours de l’école républicaine, que nous étions égaux. »

Lorsqu’il relate la volonté tenace de son père d’effacer en lui ses manières délicates, ce n’est pas le descriptif mauvais d’un fils qui se plaint et geint mais celui d’un jeune homme honnête qui retient l’acte horrible qu’est de conditionner les gens. « Il n’importait pas seulement d’avoir été un dur mais aussi de savoir faire de ses garçons des durs. Un père renforçait son identité masculine par ses fils, auxquels il se devait de transmettre ses valeurs viriles. »
C’est là, tout l’intérêt de l’autofiction. Puiser dans sa source privée des faits nécessaires à soulever des objections sur un sujet, puis essayer d’en tirer des observations qui mettraient à mal une opinion validée ou banalisée dans l’ensemble.
Rendre les coups et garder la tête haute
»On en prend plein la gueule et la littérature est un moyen de rendre les coups », affirme Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux.
C’est une possibilité de rendre les coups, oui, mais sans tomber dans le règlement de compte. Il faudrait éviter des colères désordonnées qui prêtent à une vengeance de soi et ne donneraient lieu à aucun enjeu littéraire. La littérature autofictive qui traite de sujets sociaux tend à maîtriser et confronter sa propre souffrance et d’en faire un sujet de référence pour l’étude d’une fable à partager.
On est pas dans un domaine où extérioriser ses traumas prendrait l’allure d’éléments touffus, rédigés d’une traite, en un bloc, sans timing ni éléments raccords ou accusateurs, et qui seraient jetés à la figure du lecteur pour qu’ils compatissent de manière absolue.
On ne va pas décliner des formules faciles telles que : « Mon père me battait. C’est un monstre, voyez comment le mal qu’il m’a fait me détruit. » Sinon cela serait tomber dans le pathos larmoyant d’un énième écrivain pleurnichard qui voudrait faire de son cas une détresse plus assourdissante que les autres.
On en viendrait à s’éterniser dans une recherche pathétique de réconfort dans le but de faire approuver notre mal-être et déclencher une émotion empathique chez les lecteurs. Cela apparaîtrait absolument inutile et pitoyable.
Dans ce genre d’ego trip où le vécu est distillé sans gloire à prétendre ni arrogance d’une exception d’existence, il est question d’affronter un trouble sans trembler et montrer qu’on n’est plus honteux ni écorché davantage par notre misère. On doit chercher à extraire un substrat interrogateur de nos lignes pour tenter d’investiguer et décoder les évènements sordides pour lesquels notre mission de nous raconter aurait du sens pour tous.
Motifs moins arbitraire et égocentrique
La littérature de soi qui prend l’angle de l’épreuve difficile à surmonter, c’est une façon de se reconnecter à un malheur; le saisir dans son apparence horrible et d’en décortiquer les tenants et aboutissants. C’est défaire la trame simpliste de ce qui nous est arrivé et piocher dans sa singularité pour qu’il en découle un filon global plus complexe à en tirer profit.
Profit qui ici dépasserait notre propre désespoir et s’en accaparerait pour conter une odyssée universelle.
« Il faut que le récit enclenché déborde de l’idée du témoignage…« ajoute Nicolas Mathieu.
C’est dire que chaque auteur doit appréhender au mieux ce qui s’est passé, ce qui l’a rendu malheureux, ce qui n’était pas convenable, ce qui nous a bouleversé, ce qui étrangle toujours aujourd’hui peut-être, bien après les faits.
On se situe dans l’analyse et la compréhension quand on veut parler de littérature qu’elle soit autobiographique ou autofictive. Pousser à la réflexion ceux qui s’emparent de vos mots et les faire adhérer de façon strict à l’ampleur des dégâts causés dans votre existence.
Qu’il saisissent clairement qu’il ne s’agit pas de médire, de condamner ou de jeter l’opprobre facilement sur une personne ou un environnement; mais de laisser éclater par un détour sur soi, un fléau qu’on semble minimiser ou démocratiser dans la société.
Terrains de questionnements collectifs
Il suffit alors de montrer que notre vécu a une potentialité à faire éclore des remises en question, qu’il peut provoquer plus que de l’apitoiment mais ravager avec lui une idée fixe qu’on connaissait ou soulever des émotions inattendues qui rendraient le lecteur en phase avec notre lutte intérieure. Le faire prendre position dans une réalité qu’on a tant méprisé et qui nous a déchirée.
Dans l’écriture autofictive, il faut des moments de gêne et de malaise qui n’offusquent que par la violence d’un protagoniste justement épinglé pour son méfait. Mais jamais le malaise ne doit venir de l’écriture proprement dite, ni par une formulation crue sans métaphore ou tournure intelligente, ni par une mauvaise maîtrise du style littéraire par l’auteur.
L’inconfort est quelque chose qui ne doit pas manquer dans les lignes, mais aussi ne doit pas marquer par des précipitations d’idées compactes balancées sur la feuille avec fureur. C’est un sentiment de malaise qui pousse à se remuer dans ces postures calmes pourtant remplies de secousses sous-jacentes.
Il faut toujours que la littérature de l’autofiction soit déterminée par une symbiose entre une verve lyrique bien maîtrisée et dosée, et une description sans réserve de la vérité brutale qui nous habite.